Amnésie

plume-152

Te souviens-tu, mon fils, de ta venue au monde,

Du cri que tu poussas à cet instant précis,

Et de ce chaud contact, près du corps, adouci,

De ce sein généreux par ou le lait abonde,

Non ?

Te souviens-tu alors d’incessantes caresses,

De baisers sur tes joues et de tes premiers pas,

De ta première bosse, de ton premier repas,

Des frayeurs de la nuit, cauchemars et détresses

Non ?

Alors tu te souviens de ce jour de Noêl,

Des somptueux cadeaux près de la cheminée,

Et des cloches de Pâques, jetant disséminée,

Manne chocolatée, nougats et caramels,

Non ?

Tu n’as pu oublier tes maladies d’enfance,

Coqueluche, rougeole, qui te rendaient fiévreux,

Et nos veilles nocturnes, à ton chevet, anxieux,

Tous deux morts d’inquiétude, réduits à l’impuissance,

Non ?

Il reste les amis, les copains de la bande,

La cabane cachée parmi l’épais taillis,

Et quelques confidences à celle qui faillit,

A deux sourires près, piétiner tes plates-bandes,

Non ?

Alors que reste-t-il , oui, dont tu te souviennes,

Les jeux de société, promenades à vélo,

Ton premier mot d’amour ou ton premier boulot,

Tes souvenirs sont morts, qu’aucun ne te revienne,

Non ?

Ah si, tu te souviens, dis-tu , de quelque chose,

Une sorte de caisse, en bois, lourd’ et vitrée,

Distillant des images qu’on regarde vautré

Sur des coussins de soie et vous rendent morose,

Non ?

N’oublies pas tout, mon fils, garde dans ta mémoire

Quelques rares secrets, subtils et de valeur;

Mais je te vois heureux, et l’ingrate douleur

Ressentie un instant est de l’ancienne histoire….

J.C.Martineau