La complainte de l’aspirine

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Vous souvient-il d’un jour, en des temps très anciens,

Ou mon père chimiste, de synthèse en synthèse,

Me façonna le corps et fit, fort à son aise,

De mon nom d’aspirine, un fabuleux destin ?

Vous souvient-il aussi des vertus fantastiques

Que les gens souffreteux associaient à mon nom ?

Je calmais les douleurs, j’étais analgésique

Et d’apaiser la fièvre était dans mes fonctions.

Autant qu’il m’en souvient, dans toutes les familles,

Une place’était faite pour moi dans le placard.

Migraines, rhumatismes ou règles de jeune fille,

J’apaisais la souffrance, décrispant les regards.

Quelle fierté immense et quelle joie suprême,

De voir tous les égards,qu’à mon rang, étaient dûs.

J’aurais vécu heureuse, mais ce bonheur extrême

Ne pouvait plus durer, devant quelques écus.

On s’empara de moi, mille mains m’arrachèrent,

On me glutinisa, on me micronisa,

Et je du me plier à ce dont ils osèrent :

…Pétiller dans l’eau froide, sous un nom d’apparât !…

Ce fut la catastrophe, publicité immonde,

On augmenta ma dose, sans prendre mon avis,

On m’associa aussi, danc ce meilleur des mondes,

A forte quantité d’autres menus produits.

Que voulez-vous, Monsieur, qu’il advint de ces choses,

Dans notre société qui consomme si bien ?

Mes comprimés sont pris, sans souci de leur dose,

On me viole le soir et conspue au matin.

Eh oui, c’était fatal, me voici l’âme en peine ;

J’ai soi-disant ici, causé l’hémorragie ;

Hier,c’était l’ulcère, demain, autre deveine,

Sur mon compte, à coup sûr,on mettra l’allergie.

…Je suis bien fatiguée et je sens ma fin proche.

Dans quelques mois, sans doute, au banc des accusés,

On fera mon procès,et si rien n’y accroche,

Je finirai ma vie au fond du tableau C .

…Je suis triste ,Monsieur. Mais, vous qui connaissez,

Tout ce que j’ai pu faire, mes états de service,

Dîtes à mes détracteurs que j’ai fait mon métier

Et que l’oubli, pour moi, vaut mieux que ce sévice…..

J.C.Martineau