Racine

plume-152

Que n’a-t-on pas écrit que l’on sache déjà,

Une maman est ci, une maman est ça,

Qu’aujourd’hui te voyant, étendue et sans vie,

Les forces fuient mon corps, et les mots mon esprit.

A l’arbre de famille, les racines sont mortes ;

La branche que je suis, les rameaux qu’elle porte,

De sève nourricière sont privés à jamais

Et devront avancer, vivre seuls, désormais .

Je ne sais pas quoi dire, les souvenirs m’assaillent,

Se pressent, se bousculent, m’arrachent les entrailles,

Et j’entends le doux son de ta voix, au matin,

Lentement m’éveiller du sommeil enfantin.

Je revois sur la table le bol de lait fumant,

L’odeur du pain grillé est là, m’enveloppant ;

Et si, en me levant, l’humeur était morose,

D’un sourire, d’un mot, le gris virait au rose.

Il me revient aussi les austères leçons

Qu’avec toi, chaque soir, sans aucune façon

J’apprenais de mon mieux, mais parfois m’énervant,

Tu calmais mon courroux d’un rire désarmant.

Et puis, il y avait les cent sous du dimanche,

Et l’habit repassé et la chemise blanche,

Le pantalon trop court du plus grand frère aîné,

Par tes soins, raccourci, pour servir au cadet.

J’entends craquer tout près les marrons sur le feu.

D’un petit rien du tout, tu nous faisais un jeu ;

Et toi, pauvre de tout, sans étude féconde,

Tu savais plein de choses sur les grands de ce monde.

Et puis il y avait les fins de mois austères,

Plus d’argent pour le pain , et l’angoisse du père ;

Mais un trésor d’amour, chaque fois entamé,

Richesse inépuisable et jamais consommée.

Certains diront, bien sûr, la mort est de ton âge,

La Camarde a dix fois différé son passage,

Et flirté avec toi quelques années durant.

La faux, la grande faux aime prendre son temps.

Et toi, tu l’implorais du fond de ta vieillesse,

En faisant prévaloir juste ton droit d’aînesse.

« C’est mon tour, disais-tu, mais viens donc me chercher,

Laisse les jeunes vivre, prends moi à tes côtés »

Voilà, tu es partie, doucement et sans hâte,

Sur la pointe des pieds, sans fard et sans épate ;

Sans déranger personne, tu t’en vas sobrement,

Rejoindre quelque part, ceux que tu aimais tant.

Il me semble n’avoir, jamais, sur ton visage,

Vu de méchanceté, de haine ni de rage,

Mais l’indicible éclat d’une grande bonté,

D’une sourde patience toujours renouvelée.

Dors, dors de ce sommeil dont on ne revient pas,

Sois sereine, souris , tous tes enfants sont là ;

Je dois à tout l’amour que tu m’a prodigué

D’avoir gardé le bon, de n’avoir mal « tourné »

Je ne savais que dire, et j’ai écrit beaucoup,

Ces mots, ces souvenirs qui me viennent après coup ;

Ces mots, qu’à tort sans doute, je n’ai pas dit avant ;

Imbécile pudeur !…Je t’aimais fort… maman !

J.C.Martineau